MEETING POINTS 5: DAMAS, UN POINT DE RENCONTRE AVEC LE PUBLIC ?

Victoria Ambrosini Chenivesse


La 5e édition de Meeting Points, programmé par le YATF (Young Arab Theater Found, Fondation pour le théâtre et les arts de la scène, y compris les arts visuels) s’est tenu à Damas, au mois de novembre 2007. Malgré une programmation soignée, l’audience était assez réduite, ce qui donne un peu une impression de “coup dans l’eau”…

Il était d’abord question de « dialogue des cultures » et donc d’altérité ainsi que le notaient certains « participants» aux rencontres de cette 5e édition de Meeting Points (MP 5). On peut donc d’emblée se demander quelles étaient les cultures en présence ? Le monde arabe en premier lieu, sous l’action de Tarek Abdu El Futuh (directeur du festival) et de Maha Maamoun (co-commissaire générale, tous deux Égyptiens) et de très nombreux artistes de la région, présentés en parcours croisés, de Tunis à Beyrouth, de Bruxelles et de Berlin à Damas et au Caire. Le monde européen germanique ensuite, en la présence de Fraie Leysen (commissaire générale de cette 5e édition) et d’artistes importants, comme la chorégraphe Teresa de Keersmaeker, avec la réédition de sa célèbre pièce Fase (1982) et enfin, le Brésil, avec les arts de la rue.
Que ressort-il de ces « points de rencontre » ? Sans doute des réflexions sur la culture, y compris la religion et son rôle dans les sociétés. Ici, les Etats-Unis, avec cette pièce de la troupe (belge) TG Stan, à propos de l’introduction des théories darwinistes aux Etats-Unis. Les théories biologiques de Darwin constituaient alors une remise en question des croyances chrétiennes. Elles consacraient surtout la naissance d’une idéologie évolutionniste fondée biologiquement sur la notion de race, notion d’autant plus dangereuse que l’on sait qu’elle a nourri les grands génocides du XXe siècle et tous les ethnocentrismes qui se sont succédé jusqu’à ce jour, la culture étant toujours trop souvent pensée comme une entité irréductible aux autres cultures, ces dernières incarnant autant d’altérités diverses et tout aussi irréductibles. Aborder le darwinisme revient donc à analyser les rapports entre science et religion, entre raison et croyance, mais aussi à confronter l’ensemble des théories qui alimentent l’évolutionnisme culturel et l’ethnocentrisme européen et tiers-mondiste.
On peut toutefois se demander, si l’objectif de rencontre avec le public de Damas assez peu habitué aux expressions visuelles contemporaines a été atteint. L’éloignement géographique des curateurs et le manque de relais sur place explique en partie l’insuffisante visibilité de ce festival multidisciplinaire. Les institutions et espaces privés associés au projet ont été moins nombreux qu’au Caire ou à Beyrouth…Peu de monde donc dans les principaux temps forts de MP5 et tout au long des événements programmés.
Ce n’est pas tant que le public boudait les formes contemporaines de l’art, mais la multiplication récente des lieux de culture, d’art et de loisirs a dilué sa participation. L’artiste syrien Meyar El Roumi, dont le film a été projeté à l’opéra de Damas, déplorait ainsi la « concurrence » malencontreuse des autres lieux d’ailleurs associés à Meeting Points. De plus, l’ouverture culturelle de la Syrie, qui autorise la présentation de spectacles, parfois très critiques, ou portés sur des expressions contemporaines (danse, arts visuels, arts de la rue…) ne parvient pas forcément à attirer du monde. Il existe manifestement un décalage entre la multiplication rapide des événements culturels et la croissance du public. Le nombre des personnes susceptible de se rendre ne serait-ce qu’une fois à l’un de ces rendez-vous de MP5 s’est ainsi divisé entre les différents lieux de Damas.
Point de rencontre donc..
Pourtant l’art, lui, était au rendez-vous avec notamment le Grupo de Rua de Niteroi de Bruno Beltrao (Brésil), dans une pièce chorégraphique qui annulait volontairement les frontières entre danse « populaire» et danse « savante », grâce au passage du rap le plus immédiatement dansant et attractif à la danse contemporaine la plus délicate et subtile. Un duo notamment où les mouvements scopiques, saccadés, d’un des danseurs réussissaient à bouleverser le rapport du temps à la lumière et inscrivaient les corps dans un rythme qui décalait l’image, ou plutôt sa perception. Ce travail sur le corps et la perception faisait suite à une expression plus légère, mais tout aussi travaillée, à travers la musique « jeune » et le hip hop. Les arts de la rue, considérés comme une des formes les plus abouties de la contestation politique et philosophique dans l’art aujourd’hui, étaient donc très bien représentés par cette troupe de « garçons des rues » brésiliens et rappeurs. Un danseur a soudain déclamé un discours contre le pouvoir, une harangue où il exhortait le peuple syrien à prendre conscience de son oppression. C’était courageux et surtout fidèle à l’esprit même du rap. Toutefois, ce défi porté à l’autorité de l’État s’est fait au prix d’une censure du discours. En effet, en l’absence de traduction arabe ou anglaise, seuls les lusophones brésiliens ont été en mesure de saisir la portée subversive de cette provocation! Cela, ajouté au fait que la salle de l’opéra, c’est-à-dire la plus grande salle de Syrie, et l’une des plus prestigieuses, n’évoquait pas exactement l’univers de la rue !
Parmi tous les événements programmés, une expérience à la fois visuelle et physique a remporté un grand succès. Il s’agissait d’une balade en bus, aménagé en espace de projection, dans les abords de Damas. Cette balade faisait écho au voyage qu’avaient fait les performeurs pour venir de Roumanie, en Syrie. Cet itinéraire filmé était projeté en même temps que les conducteurs du bus intervenaient depuis la cabine ou l’extérieur du bus, tandis qu’apparaissait derrière l’écran de projection et par intermittences le paysage syrien, s’en trouvant ainsi comme « vitrifié » car visible en parallèle avec les autres films. Ce télescopage entre la réalité filmée déjà ancienne du voyage et celle, immédiate du réel présent créait un sentiment de décalage très ludique, pour le plus grand plaisir du public enthousiaste. Il est vrai que le kinapping amical du public, c’est-à-dire sa participation à son corps défendant (il était trop tard pour descendre quand on prenait conscience de l>éloignement de Damas). Ce qui plaçait chacun dans l’obligation de faire partie intégrante de ce happening, cette mise en scènes de plusieurs mondes, finalement assez semblables d’une frontière à l’autre, d’Europe orientale au Moyen-Orient.
Meeting Points 5 a également donné l’occasion à certains artistes syriens mais vivant ailleurs, de montrer leur travail en Syrie. On a pu ainsi voir les beaux films des El Roumi, père et fils projetés à l’opéra.La vidéo « installée » de Oussama Ghanam (commissaire), Joude Gorani, Bissane al-Charif, Fares Dahabi, artistes syriens travaillant et vivant en Syrie, était quant à elle, présentée dans un des lieux « indépendants » des espaces publiques, c’est-à-dire la maison atelier du sculpteur Mustafa Ali, dans le vieux quartier juif. Les films des Roumi présentaient une perception poétique et drôle de la ruralité et de la société syrienne. La vidéo quant à elle faisait l’éloge désabusé des cafés qui peuplent le quotidien des villes arabes, où l’on fume et l’on boit du café ou du thé et où l’on peut s’ennuyer jusqu’à littéralement se liquéfier (était-ce là le fond existentialiste du discours de cette jeunes génération d’artistes?)
Parmi les annulations malencontreuses, celle, concernant le travail d’Amel Kenawi, peintre et créatrice d’installation a été très regrettée par ceux qui connaissent l’œuvre de cette jeune Égyptienne, qui a pour habitude de faire sauter les limites entre sphère publique et sphère privée notamment grâce à l’esthétique du beau kitsch et cheap qu’elle a adopté et qui symbolise le quotidien et le banal, toujours en tension avec une souffrance.
Festival résolument multidisciplinaire, il faut encore saluer la constitution d’une Dvthèque itinérante, c’est-à-dire d’un fonds cinématographique, réunissant des œuvres des réalisateurs arabes parmi les plus intéressants, et accessible à Damas jusqu’au mois de décembre.
Pourtant et malgré une programmation très soignée, on peut regretter que le public n’est pas suffisamment répondu présent aux rencontres organisées à Damas. À l’exception sans doute, de la vidéo de Wael Shawki, qui a été projeté pendant plusieurs semaines dans le vaste hall du centre culturel français et a sans doute été vu par l’ensemble des publics du centre ainsi que les étudiants des Beaux-Arts. Qu’on pensait les spectateurs devant cette évocation de l’assassinat du président Sadate en 1981, à la suite des accords de paix de Camp David, avec Israël ? La question palestinienne étant toujours cruciale mais aussi toujours autant instrumentalisée par les pouvoirs en place.


 
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